Arrestations arbitraires, blessures, tortures, la mobilisation pro-européenne en Géorgie est réprimée violemment par les forces de police

Image : Parmi les manifestants, certains veulent nouer les destins de l’UE et de la Géorgie…mais pas tous. (©Zurab Tsertsvadze/AP/SIPA)

Face aux mobilisations pro-européenne en Géorgie, découvrez cette analyse sur les violences subies par les manifestants et ses atteintes aux droits de la personne. Cet essai est rédigé par Juliette Le Danvic, étudiante en deuxième année de baccalauréat en étude internationale à l’Université de Montréal et membre de l’Observatoire des Droits de la Personne depuis novembre 2024. Elle s’intéresse aux dynamiques entre les anciennes républiques soviétiques, la Russie et l’Union européenne, ainsi qu’aux questions liées aux droits des minorités.

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Petit pays du Caucase de presque quatre millions d’habitants situé entre l’Europe et l’Asie, la Géorgie est le théâtre de nombreuses manifestations depuis 2024. En novembre, des milliers de Géorgiens sont descendus dans les rues pour revendiquer leur appartenance à l’Union européenne depuis que le gouvernement a décidé le 28 novembre 2024 de suspendre les négociations d’adhésion à l’UE jusqu’en 2028. Depuis cette mobilisation, les manifestants sont victimes d’une répression forte de la part des forces de sécurité, ce qui préoccupe aujourd’hui les associations des droits humains, telles Amnistie internationale et Human Rights Watch.

L’année 2024, une année de contestation pour la Géorgie  

L’année 2024 constitue un point tournant dans la vie politique géorgienne vis-à-vis de sa relation à l’Union européenne. En effet, d’importantes élections ont eu lieu dans le pays. La Géorgie ayant obtenu le statut de candidat à l’adhésion de l’Union européenne en 2023, les élections législatives d’octobre et l’élection présidentielle de décembre 2024 ont constitué un véritable test pour prendre le pouls de la vie politique géorgienne face aux actions pro-russes du gouvernement en place, dirigé par le parti Rêve géorgien.  

Depuis quelques années déjà, le parti Rêve géorgien promulgue des lois russophiles. C’est le cas notamment de la loi sur « l’influence étrangère ». Comme l’explique le professeur de science politique Gaïdz Minassian, cette loi est un calque du « modèle russe » de 2012 qui « oblige les organisations non gouvernementales et médias recevant au moins 20 % de leur financement de l’étranger à s’enregistrer en tant qu’organisation servant les intérêts d’une puissance étrangère » et à se soumettre à un « contrôle administratif accru » (Minassian 2024, 116). Malgré une contestation forte dès 2023 et l’appui de Salomé Zourabichvili, la présidente géorgienne pro-européenne, aux manifestants, la loi a été adoptée le 14 mai 2024 par le Parlement, éloignant un peu plus la Géorgie de l’Union européenne. 

Les résultats de ces élections législatives et le mouvement de contestation de la population géorgienne marquent un point de bascule. Le parti Rêve géorgien est arrivé en tête des élections, bien que de nombreuses voix ont souligné les irrégularités dans le déroulé du processus électoral. D’ailleurs, le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) a dénoncé notamment des incohérences procédurales, des intimidations auprès d’électeurs ou encore des atteintes fréquentes au secret du vote.  

Pour leur part, les partis d’opposition ont annoncé ne pas reconnaitre les résultats du vote au nom des allégations d’irrégularités et d’ingérence russe. Cette décision s’est accompagnée d’une réaction du Parlement européen :  

« En raison d’importantes irrégularités, les députés rejettent le résultat des récentes élections législatives en Géorgie et demandent l’organisation d’un nouveau vote dans un délai d’un an. » (Parlement européen, 2024). 

Image : Bidzina Ivanishvili, fondateur du parti au pouvoir Rêve géorgien, prononce un discours au quartier général du parti suite à l’annonce des résultats.  (© AFP/Giorgi ARJEVANIDZE)

Au lendemain de l’annonce des résultats des élections législatives d’octobre 2024, une deuxième vague de manifestation s’est amorcée. Cette mobilisation s’est renforcée quelques semaines plus tard, le 28 novembre, lorsque que le gouvernement fraichement élu a annoncé sa décision de suspendre jusqu’à la fin de 2028 les démarches d’adhésion à l’Union européenne. Des milliers de Géorgiens sont alors sortis dans les rues pour protester contre la direction pro-russe affirmée du parti en place.  

Il est important de nuancer l’idée que la ligne politique du gouvernement du Rêve géorgien est strictement « pro-russe ». En effet, la situation géographique de la Géorgie est complexe, marqué par des territoires sous occupation militaire russe, et ce même si cette présence russe n’est pas vue de manière positive par la population. Ainsi, le poids de la relation russo-géorgienne est relatif. L’influence russe demeure significative et s’exprime par divers canaux culturels et religieux, mais également via certaines figures proches du Kremlin, à l’instar de Bidzina Ivanichvili. Certains analytes interprètent avant tout les choix politiques du Rêve géorgien comme étant une stratégie de consolidation de son pouvoir dans le contexte de la guerre en Ukraine, mais qui révèle néanmoins une proximité idéologique du parti qui font écho aux référentiels conservateurs promus par Moscou (entre autres, valorisation des traditions, rejet des normes libérales occidentales).  

À la suite de l’élection présidentielle, en décembre 2024, de Mikheïl Kavelachvili, membre du parti Pouvoir au peuple soutenu par le Rêve géorgien et seul candidat en lice après le boycott de l’opposition à la suite des irrégularités du précédent scrutin, une nouvelle vague de mobilisation est lancée.  

Une mobilisation réprimée violant les droits fondamentaux

Les élections de 2024 et la période post-électorale qui consolident les liens entre la Russie et le parti Rêve géorgien ont eu pour effet d’accélérer la mobilisation pro-européenne. La mobilisation de la population géorgienne s’organise au travers de nombreuses manifestations pacifiques dans les rues de grandes villes, notamment dans la capitale Tbilissi. Durant ces rassemblements, des drapeaux européens flottent en masse dans la foule. Il faut quand même préciser ici que le sentiment pro-européen présente une forte dimension géographique. En effet, l’appui à la candidature de la Géorgie à l’Union européenne se concentre principalement dans les zones urbaines. A l’inverse, le gouvernement Le Rêve géorgien bénéficie d’un soutien plus marqué dans les régions rurales, où la population, plus conservatrice, adhère davantage aux « valeurs traditionnelles » mises en avant par le parti. 

Sous domination soviétique durant une partie du XXème siècle, la Géorgie revendique depuis la chute de l’URSS une appartenance européenne. Près de 86% de sa population souhaite l’adhésion du pays à l’Union européenne. Ainsi, les actions du gouvernement qui remettent en question ce rapprochement européen, rencontrent une très forte contestation.  

Image : Géorgie. La police se livre à des violations choquantes des droits humains dans le cadre de la répression des manifestations (© GIORGI ARJEVANIDZE/AFP)

Ce qui est significatif en 2024, c’est qu’au moment où les manifestations prennent de l’ampleur, la répression des forces de police s’intensifie. Les manifestants pacifiques font alors face à une répression très forte. Celle-ci porte atteinte aux droits humains et à leur liberté de manifester pacifiquement.  

Dès avril 2024, lors des manifestions contre la loi sur « l’influence étrangère », Amnistie internationale dénonçait les attaques violentes auxquelles était confrontée la population géorgienne pro-européenne et alertait la communauté internationale sur les possibles dérives autoritaires du gouvernement en matière de droits de la personne.

La réapparition des manifestations en octobre 2024 s’est accompagnée d’une répression toute aussi brutale que celle du printemps. Les associations de défense des droits de la personne dénoncent alors les méthodes de dispersion violente utilisées lors des rassemblements de manifestants. Ils soulignent entre autres, l’usage de gaz lacrymogène et de balles en caoutchouc ou encore des canons à eau. Cette répression violente s’accompagne d’attaques intentionnelles contre les journalistes, portant atteinte à la liberté de la presse.  

C’est le cas de la journaliste Mzia Amaghlobeli, emprisonnée depuis le 11 janvier 2025 et jugée pour avoir giflé le chef de la police locale, Irakli Dgebuadze. Amnistie Internationale dénonce ses conditions d’incarcération et les raisons de son arrestation « qui semblent être motivées par des considérations politiques et viser à la sanctionner pour son opposition aux violences policières afin d’envoyer un signal aux autres manifestant·e·s » (Amnesty International, 2025). Sur les sources vidéo, on y voit la journaliste gifler Irakli Dgebuadze (chef de la police de Batumi), qui « proférait des menaces explicites et à caractère sexuel » contre elle (Amnesty International, 2025). Amnistie insiste pour mettre en avant que l’incident a été commis « dans un contexte d’actes de violence perpétrés par la police contre des manifestant·e·s pacifiques » (Amnesty International, 2025) et appelle au droit de Mzia Amaghlobeli d’avoir un procès équitable.  

Aujourd’hui, les dénonciations des associations de défense des droits humains se poursuivent en raison des actions du gouvernement élu. Par exemple, Denis Krivosheev, directeur adjoint d’Amnistie internationale en Europe de l’Est et en Asie Centrale condamne la mise en place de « lois draconiennes » en décembre 2024 (Amnesty International, 2025) Ces nouvelles lois permettent de réprimer plus facilement les manifestants en criminalisant même les « actes symboliques de protestation », tels que coller des autocollants sur des biens publics (Amnesty International, 2025). 

La justice, instrument pour faire taire la dissidence

Derrière cette répression, il est possible de voir une véritable stratégie systématique de la part du gouvernement géorgien de mettre fin à toute forme d’opposition. Les arrestations se comptent par centaines à chaque nouveau jour de manifestations. Dans ces chiffres, on dénombre des arrestations arbitraires et des détentions violant les droits civiques. Les manifestants emprisonnés sont victimes d’actes de tortures : os cassés, fractures, commotions cérébrales, etc. Les associations de défense des droits humains rapportent régulièrement le non-respect des droits fondamentaux lors d’arrestations ou de détentions. 

Par ailleurs, les procès des manifestants sont décriés pour leur violation du droit à un procès équitable : « aveux obtenus sous la torture, atteintes à la présomption d’innocence, imposition d’avocats commis d’office et temps insuffisant imparti à la préparation de la défense » (Amnesty International, 2024). Aujourd’hui, 30 personnes ont été condamnées à des peines de prisons pour leur participation aux manifestations pro-européennes et antigouvernementales qui se sont déroulées depuis novembre 2024. Une dizaine de personnes sont en attente de jugement. Le 6 août 2025, la journaliste Mzia Amaghlobeli a écopé elle aussi d’une peine de deux ans d’emprisonnement pour sa gifle au chef de la police de Batumi, au titre de l’article 351(1) du Code pénal. Lors du plus récent procès, le 3 septembre 2025, onze manifestants ont été condamnés par le tribunal à deux ans de prison pour avoir pris part à l’« organisation d’activités de groupe perturbant l’ordre public ou de participation active à de telles activités».  

Depuis le début des mobilisations de 2024, des centaines de milliers de manifestants se sont rassemblés pour faire valoir leur appartenance aux valeurs européennes. Toutefois, face à la répression persistante du gouvernement, la mobilisation actuelle commence à s’essouffler, rassemblant désormais quelques milliers de personnes, voire seulement quelques centaines de Géorgiens qui poursuivent les protestations quotidiennement. 

Il est possible d’anticiper, que les protestations vont se poursuivre à la suite de l’adoption par le parlement, le 3 septembre, d’un rapport autorisant la saisie de la Cour constitutionnelle géorgienne de demander l’interdiction des partis d’opposition, ainsi qu’à l’approche des élections municipales prévues le 4 octobre 2025.   

Amnistie internationale et l’ONG Human Rights Watch continuent à appeler les autorités géorgiennes à mettre fin aux répressions et réclament la libération des manifestants retenus illégalement afin de respecter le droit à la liberté d’expression et le droit de réunion pacifique des citoyens. Jusqu’à maintenant, malheureusement avec très peu de succès. 

Références :

Agence France-Presse. 2024. « Géorgie : manifestation pro-UE avant l’investiture du nouveau président contesté ». Radio-Canada. 28 décembre 2024. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2129506/georgie-manifestation-pro-union-europeenne  

Amnesty International. 2025. « Géorgie. La condamnation de manifestant·e·s témoigne d’une justice dévoyée dans le but de faire taire la dissidence ». 3 septembre 2025. https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2025/09/georgia-sentencing-of-protestors-reveals-abuse-of-justice-system-to-silence-dissent/ 

Amnesty International. 2025. « Géorgie. L’impunité prévaut alors que Mzia Amaghlobeli, victime de mauvais traitements, va être incarcérée à l’issue d’un procès inique ». 6 août 2025. https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2025/08/georgia-impunity-prevails-as-mzia-amaghlobeli-to-be-jailed-after-ill-treatment-and-an-unfair-trial/ 

Amnesty International. 2025. « Géorgie : Justice pour la journaliste Mzia Amaghlobeli ». 14 avril 2025. https://www.amnesty.org/fr/documents/eur56/9262/2025/fr/ 

Amnesty International. 2025. « Géorgie. Les autorités utilisent de nouvelles lois draconiennes pour réprimer la dissidence ». 16 janvier 2025. https://www.amnesty.lu/actualites/georgie-les-autorites-utilisent-de-nouvelles-lois-draconiennes-pour-reprimer-la-dissidence/ 

Amnesty International. 2024. « Géorgie. La police se livre à des violations choquantes des droits humains dans le cadre de la répression des manifestations ». 13 décembre 2024. https://www.amnesty.lu/actualites/georgie-la-police-se-livre-a-des-violations-choquantes-des-droits-humains-dans-le-cadre-de-la-repression-des-manifestations/ 

Amnesty International. 2024. « Géorgie. Les actions de la police à Tbilissi s’apparentent à une nouvelle attaque punitive contre la liberté de réunion pacifique ». 29 novembre 2024. https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2024/11/georgia-police-actions-in-tbilisi-amount-to-yet-another-punitive-assault-on-freedom-of-peaceful-assembly/ 

Fouda, Malek. 2025. « En Géorgie, manifestation monstre la nuit du réveillon ». Euronews. 1 janvier 2025. https://fr.euronews.com/my-europe/2025/01/01/en-georgie-manifestation-monstre-la-nuit-du-reveillon 

Galipeau, Céline. 2024. Manifestations violentes, arrestations… Mais que se passe-t-il en Géorgie? Téléjournal Radio-Canada, 3: 35. https://ici.radio-canada.ca/info/videos/1-10238472/manifestations-violentes-arrestations-mais-que-se-passe-t-il-en-georgie 

Minassian, Gaïdz. 2024. « Caucase du Sud, un nouvel échiquier stratégique ? ». Politique étrangère 243 (3) : 109-121. https://doi.org/10.3917/pe.243.0109 

Office for Democratic Institutions and Human Rights. 2024. « Following Georgia’s elections, ODIHR reiterates concerns over pressure on voters and independence of state institutions and calls for concrete action ». 20 décembre 2024. https://www.osce.org/odihr/elections/584050 

Parlement européen. 2024. Résolution du Parlement européen du 28 novembre 2024 sur l’aggravation de la crise démocratique en Géorgie après les récentes élections législatives et des allégations de fraude électorale (2024/2933(RSP).  28 novembre 2024. https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-10-2024-0054_FR.html 

RFI. 2025. « Géorgie : le Parlement ouvre la voie à l’interdiction de tous les partis d’opposition ». Radio France Internationale. 3 septembre 2025 https://www.rfi.fr/fr/europe/20250903-g%C3%A9orgie-le-parlement-ouvre-la-voie-%C3%A0-l-interdiction-de-tous-les-partis-d-opposition  

Vincent, Faustine. 2025. « En Géorgie, le pouvoir accroît la répression de ses opposants, dont la mobilisation faiblit ». Le Monde. 18 avril 2025. https://www.lemonde.fr/international/article/2025/04/18/en-georgie-le-pouvoir-accroit-la-repression-de-ses-opposants-dont-la-mobilisation-faiblit_6597469_3210.html

Vincent, Faustine. 2025. « En Géorgie, condamnations en chaîne de manifestants pro-européens ». Le Monde. 4 septembre 2025. https://www.lemonde.fr/international/article/2025/09/04/en-georgie-condamnations-en-chaine-de-manifestants-proeuropeens_6638941_3210.html?search-type=classic&ise_click_rank=4 

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