Se souvenir du passé par RoyLu

J’avais douze ans lorsque la loi martiale a été décrétée aux Philippines. Mon premier souvenir de cette période : des véhicules militaires dans le centre de Cebu City, dont l’un diffusait par haut-parleur l’ordre aux gens de rentrer chez eux et d’y rester. Si ma mémoire est bonne, je me trouvais rue Colon, la plus ancienne rue du pays, cœur commercial et récréatif de la ville avant l’arrivée des Ayala, des Sy et des Gokongwei. J’attendais mon jeepney (minibus collectif philippin). Je m’inquiétais pour ma mère : comment allait-elle rentrer ?

Un an plus tard environ, mon frère aîné, notre premier-né, a disparu. De son plein gré. Il craignait d’être « disparu » de force, involontairement. Il est entré dans la clandestinité, sous un faux nom, avec un succès tout relatif, comme on l’a vu. Quelques jours après qu’il eut « éteint les lumières », notre mère a reçu un appel interurbain de Dumaguete, la ville voisine. C’était une amie proche de la famille, si proche que nous l’appelions « tante ». Elle a demandé à notre mère : « Qu’est-ce que Junibeb fait ici ? » Il est vite rentré à la maison. Il ne figurait finalement sur aucune liste d’arrestation, même s’il avait de bonnes raisons de le craindre. Quelques années plus tard, alors que ma demande de passeport mettait plus de temps que d’habitude à être traitée, mon père a appris, par une connaissance au ministère de la Justice, que le retard venait d’une liste noire ou d’une liste de restrictions de voyage où mon nom aurait figuré.

Je partage ces fragments de mon histoire pour souligner à quel point la loi martiale a été pour moi une expérience générationnelle fondatrice. Une part importante de cette initiation a été mon entrée au programme de beaux-arts de l’Université des Philippines, au collège de Cebu. Les arts, et plus encore les écoles d’art, sont réputés pour être des incubateurs de rebelles. C’est là, en effet, que j’ai découvert les joies de la rébellion. Pas sans cause. Pas toujours. En nous rebellant, nous avons appris à organiser nos propres cours lorsque certains nous paraissaient insuffisants. Par exemple, dans un cours d’histoire de l’art occidental censé durer deux semestres, le premier semestre touchait à sa fin et notre professeur en était toujours à l’art égyptien, comme s’il donnait un cours de maîtrise en égyptologie. Nous avons monté un cours parallèle pour accélérer les choses, en déplaçant un peu l’accent vers l’art moderne philippin. Nous avons aussi organisé des expositions de travaux que la faculté, et donc l’école, ne reconnaissait pas officiellement. Nous avons protesté contre le manque de soutien institutionnel au programme. Nous nous sommes joints au reste du collège pour dénoncer l’absence de représentation des étudiants dans la répartition et la gestion des frais expressément destinés aux programmes et activités étudiantes. Finalement, nous avons fait campagne pour la reconnaissance officielle du conseil étudiant de l’ensemble du collège. Cela a débouché sur une semaine de boycott des cours, que le corps professoral et le personnel de service ont fini par rejoindre, ce qui a été décisif. Le conseil a été reconnu et le doyen du collège a été remplacé. Nous avons appris plus tard qu’il siégeait au Conseil de sécurité nationale, un groupe de réflexion civilo-militaire qui administrait la loi martiale.

Ces expériences ont fait comprendre à notre petite bande d’étudiants en art rebelles que la prétendue frontière entre la vie et l’art était au mieux ténue, au pire trompeuse. Certains d’entre nous se sont concentrés sur l’art seul, sur la beauté de l’art, l’art assorti au canapé, comme le disait avec ironie Andy Warhol, puisque, bien sûr, son art va avec n’importe quel canapé, voire sans canapé du tout. D’autres se sont tournés vers la vie et ses oppressions, jusqu’à rejoindre la résistance armée, dont un bon ami tué lors d’un affrontement sur l’île de Bohol et un autre ami exécuté par ses propres camarades lorsque le mouvement a été gagné par la paranoïa envers les « DPA », les agents infiltrés en profondeur (deep penetration agents), à Mindanao. D’autres encore ont continué de tenir l’art et la vie comme un équilibre à maintenir par un mouvement continu, comme on garde l’équilibre à bicyclette. Plusieurs d’entre nous sont devenus enseignants et ont institutionnalisé bon nombre des changements pour lesquels nous nous étions battus étudiants. Je dois préciser tout de suite que, si je ne suis pas devenu enseignant, j’ai été invité de temps à autre à animer des séminaires ou des ateliers. C’était une pratique que nous avions inaugurée en organisant nos propres cours, en invitant des professeurs ou des artistes en activité venus de l’extérieur du collège. Les expositions non sanctionnées sont devenues des rendez-vous annuels, toujours organisés surtout par les étudiants, notamment l’exposition MindWorks, qui se poursuit encore aujourd’hui, quelque quarante ans plus tard. Nous nous sommes engagés dans la politique culturelle nationale par l’entremise de la Commission nationale pour la culture et les arts, qui s’efforçait de démocratiser l’accès à la culture, alors centralisé en la personne d’Imelda Romualdez Marcos, la « vie est belle », pendant la période de la dictature conjugale. Avec des artistes de l’île de Negros, les Black Artists of Asia et d’autres organisations d’artistes des Visayas, l’événement biennal VIVAA (Visayas Islands Visual Arts Exhibit and Conference, exposition et conférence d’arts visuels des îles Visayas) a été consolidé et est devenu la plus ancienne biennale d’art d’Asie, qui se poursuit, là encore, jusqu’à ce jour.

Sur un plan plus personnel, certains d’entre nous se sont lancés dans la constitution d’un collectif d’artistes, Lunâ Art Space, qui exploitait un centre autogéré par des artistes dans un entrepôt qui avait connu des jours meilleurs, d’abord atelier de réparation de pianos, puis boulangerie. Nous y avons présenté des expositions, surtout collectives, avec une particularité : un atelier précédait chaque exposition, où les artistes pouvaient discuter du thème, approfondir leur compréhension et consolider leurs œuvres. Comme l’espace se trouvait en périphérie de l’un des plus grands quartiers informels de Cebu, des habitants venaient souvent aux vernissages ou entraient simplement dans la galerie, qui était ouverte presque tout le temps.

Par un heureux hasard, cet espace, ou plus exactement le café-bar-librairie qui lui faisait face, est devenu le pont entre Cebu et Gatineau. C’est là que j’ai rencontré celle qui est aujourd’hui ma kasama (compagne et camarade) pour la vie. Quelques années après cette rencontre décisive, nous avons décidé de bâtir notre vie commune au Québec, à Gatineau, où mon parcours artistique se poursuit.

Grâce à la professeure Ming Tiampo, spécialiste philippino-canadienne de l’art asiatique à l’Université Carleton, notamment du groupe japonais pionnier de la performance Gutai, j’ai été présenté au groupe d’art performance gatinois FaitMaison. Les premières années ont compté parmi les plus fécondes de ma vie d’artiste, nourries par les événements de Fait Maison et par l’environnement culturel qu’entretiennent les centres d’artistes autogérés partout au Québec. Un des temps forts à souligner : en 2014, j’ai été invité à codiriger, avec Eileen Mangubat, professeure d’histoire de l’art à l’Université des Philippines, la participation philippine à la très réputée biennale d’art performance Rencontre internationale d’art performance (RIAP), basée à l’espace Le Lieu, à Québec. Dans le cadre de cette biennale, j’ai présenté des performances avec les artistes manillais Bogie Ruiz et Mideo Cruz, non seulement à Québec, mais aussi à Trois-Rivières, à Sherbrooke et à Chicoutimi. Les longs trajets entre ces villes nous ont permis de profiter de la verdoyante campagne québécoise, car c’était à la fin de l’été, mais aussi de suivre l’actualité culturelle de la région de la capitale nationale, à Metro Manila, parfois aussi lointaine que Gatineau l’est de Cebu City. Et puis il y avait nos performances, qui nous voyaient toujours aux prises avec des enjeux sociaux et politiques, comme à l’époque de notre rencontre, en pleine loi martiale.

Ma communauté artistique n’a pas tant migré qu’elle ne s’est élargie. Avant de migrer, j’avais déjà concentré mon énergie créatrice sur l’art performance, faisant mes premiers pas hésitants lorsque, étudiants, nous avons organisé l’exposition MindWorks, des événements en grande partie autofinancés et soutenus par quelques personnes et entreprises qui s’intéressaient à l’art en général et, à cette époque et en ce lieu, à cette forme d’art nouvelle en particulier. En arrivant à Gatineau, j’ai trouvé une situation à peu près semblable, avec beaucoup de travail en bricolage et en autofinancement, mais aussi, et c’est plus important, un soutien institutionnel et financier plus étoffé, avec pour colonne vertébrale les centres d’artistes autogérés, les coopératives d’artistes et le syndicat des artistes. Depuis deux ans, j’ai élargi ma pratique à la création d’œuvres plus permanentes, avec la Ville de Gatineau, en puisant là encore dans les ressources disponibles. En même temps, je garde des liens avec la communauté artistique de Cebu, en participant à des expositions et en suivant de manière générale les projets et événements en cours.

Se souvenir du passé n’est utile que si l’on en fait quelque chose, sinon ce n’est que se complaire dans la nostalgie. Je repense à cette phrase de William Faulkner : « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé. » Le présent n’est que la continuation du passé. Cette leçon m’a appris l’importance de la communauté, petite ou grande. La communauté est le meilleur dépositaire des leçons du passé. La soutenir et y participer garantit mieux que ces leçons soient mises à profit et non oubliées.

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