Image : Pêche à la turlutte à bord d’un navire chinois, de nuit et à l’aide de grosses ampoules pour attirer les calamars à la surface, le 7 juillet 2022 dans le Pacifique. (©THE OUTLAW OCEAN PROJECT/ED OU)
Avec plus de 500 000 navires de pêche, dont 7 000 dédiés à rester plusieurs mois au large, la République populaire de Chine possède la flotte la plus importante au monde. Cependant, de nombreuses organisations des droits de la personne alertent sur les conditions de travail et de vie des pêcheurs recrutés sur les navires chinois. Cet essai est rédigé par Étienne Legault, étudiant en première année du baccalauréat en études internationales de l’Université de Montréal. Il s’intéresse à divers aspects des études internationales et de la politique, mais il s’intéresse surtout aux études de sécurité, aux droits des minorités et à l’Union européenne.

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La Chine contrôle l’industrie de la pêche à travers le monde. Cette affirmation s’appuie sur la grandeur de sa flotte et sur le fait qu’elle est active dans chaque région du monde. Avec plus de 500 000 navires de pêche, dont 7 000 dédiés à rester plusieurs mois au large, la République populaire de Chine possède la flotte la plus importante au monde (Le Monde 2023). Selon l’Organisation mondiale des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) (2025), en 2023 les prises des navires chinois représentaient 15% des captures mondiales.
La puissance maritime chinoise
Étant consciente de l’importance des ressources halieutiques des océans, la Chine a investi des milliards de dollars dans l’industrie. Cela lui assure un accès alimentaire et un levier stratégique face aux pays importateurs (Le Monde 2023). En 2018, on estime les subventions de l’État chinois à 7,2 milliards de dollars. Sans ces subventions, la flotte chinoise serait bien moins impressionnante et ne lui permettrait pas d’être présent à ce point en haute mer (Urbina 2020).
Les navires chinois pêchent davantage que ce que les océans ne peuvent fournir à long terme. Cependant, la Chine montre aujourd’hui quelques signes d’ouverture et de pragmatisme pour remédier à ce problème. Ces dernières années, le gouvernement chinois a pris plusieurs mesures importantes visant à modérer le rythme des activités de sa flotte. Par exemple, elle s’est engagée à réduire la taille de sa flotte et à plafonner le nombre de prises par navire (Le Monde 2023). La FAO (s.d.) rapporte qu’entre 2013 et 2022 la taille de la flotte chinoise a baissé de 47%.
Malgré ces initiatives, qui semblent réellement être de bonne foi de la part de Pékin, les navires chinois pêchent encore trop, et souvent dans des conditions illicites. C’est le cas aux abords des côtes de l’Argentine. Les côtes maritimes de ce pays sont reconnues comme étant très riches en biodiversité marine. Cela attire un nombre important de navires de pêche chinois illégaux. Ces navires sont souvent présents par centaines, souvent en pleine zone économique exclusive (ZEE) de l’Argentine. Il arrive également qu’ils coupent leur signaux radars qui les rendent identifiables par les autorités locales. Ainsi, ces navires représentent à la fois une menace à la biodiversité, en ne se soumettant pas aux normes internationales, et une menace à l’économie locale. Les pêcheurs locaux sont en incapacité de rivaliser contre cette flotte trop imposante et efficace (Business Standard 2025).

Image : Un bateau chinois de pêche à la turlute, le « He-Bei 8 599 », amarré au navire de transport « Hai-Feng 718 » venu récupérer sa cargaison de calamars, en haute mer, dans l’océan Atlantique Sud, en février 2022. (© YOUENN KERDAVID/SEA SHEPHERD GLOBAL)
Au sud-ouest de l’océan Indien, là où la Chine est très active et exerce une influence importante, la situation est tout aussi préoccupante. La pêche illégale dans cette région représente une perte de plus de 140 millions de dollars par an pour le Kenya, Madagascar, le Mozambique, l’Afrique du Sud ainsi que la Tanzanie. Il s’agit de sommes considérables pour ces pays où une majeure partie de la population côtière vit sous le seuil de la pauvreté (Assocle 2023).
Le fait qu’un nombre important de navires voyagent en haute mer pendant une longue période, parfois près d’un an, rend les activités illégales beaucoup plus simples à exécuter. Personne n’est là pour les surveiller (Urbina 2023).
Les atteintes aux droits de la personne
L’ONG Environmental Justice Foundation (EJF) (2024) a publié en 2024 un rapport alarmant sur la situation vécue par les travailleurs des navires de pêche chinois dans l’océan Indien. Il arrive souvent que les navires ne soient pas illégaux, mais que le comportement des équipages le soit. Nous pensons notamment aux types de pêches pratiqué ou aux traitements subis par l’équipage. Sur ces navires, 100% des pêcheurs interrogés par l’ONG rapportent avoir subi ou avoir été témoins de situations de graves violations des droits de la personne en mer. De plus, 96% mentionnent avoir été forcés à travailler des heures supplémentaires excessives, 55% affirment avoir subi des violences physiques.
EJF (2024) rapporte que sur les 95 palangriers thoniers autorisés au moment où leur rapport a été publié en avril 2024, près de la moitié semblait procéder à des activités de pêche illégales ou commettre des violations des droits de la personne. Il est difficile de déterminer si ces activités sont prescrites par Beijing ou si elles résultent d’une négligence de la part du gouvernement dans la gestion de sa flotte. Selon le PDG et fondateur de EJF : « Les preuves sont si indéniables que l’une ou l’autre hypothèse doit être vraie » (EJF 2024).
En février 2025, EJF (2025) publie à nouveau un rapport décriant des nouveaux cas d’abus sur les navires chinois procédant à des activités illégales. Cette fois, l’ONG documente l’emploi de civils nord-coréens dans l’industrie. Ces derniers sont souvent moins bien traités que les travailleurs des autres nationalités. D’ailleurs, plusieurs auraient été « prisonniers » sur ces navires, pour un nombre d’années supérieur à ce qui était prévu dans leur contrat initial. Certains y sont restés une dizaine d’années, sans mettre les pieds sur terre et sans moyen de communication avec l’extérieur. L’enquête de l’ONG rapporte aussi que les navires qui utilisent des travailleurs nord-coréens ont potentiellement approvisionné les pays européens en produits alimentaires.
Pour recruter des travailleurs, les entreprises ciblent des hommes désespérés et venant de milieux pauvres. Sur une publicité chinoise on peut lire « Si vous êtes endetté, que votre famille vous a rejeté, vous ne voulez pas être méprisé, éteignez votre téléphone et restez loin de la terre ferme » (Urbina 2023). De plus, on promet aux futurs travailleurs de meilleures conditions de travail que ce qu’ils auront réellement. Leurs salaires sont si faibles qu’ils ne leur permettent à peine de payer les frais liés aux coûts de l’emploi (déplacements, formations et vêtements). De plus, les entreprises confisquent souvent les passeports des travailleurs et leur imposent des amendes en cas de démission (Urbina 2023).

Image : Fadhil tient un calamar géant pêché dans l’Atlantique Sud, au large des côtes du Pérou, au cours de son année passée sur le « Wei-Yu 18 », entre 2018 et 2019. Le jeune homme est mort du béribéri le 26 septembre 2019 et a été inhumé en mer. (© YANSEL LIANUS SAPUTRA)
Des tentatives de sanctions internationales
En 2022 après la publication d’une étude commandée par la commission de la pêche (PECH) du Parlement européen, l’Office de contrôle des actifs étrangers américains (OCAE) a annoncé des sanctions face aux entreprises chinoises soupçonnées de pêche illégale ou de violations des droits de la personne. Ces sanctions comprennent notamment le gel des actifs américains ainsi qu’une interdiction de commercer aux États-Unis. L’Europe possède également un système de sanction envers les États non coopératifs en matière du respect du droit de la pêche et des violations des droits de la personne dans ce domaine. Cependant, à ce jour, la Chine ne fait toujours pas partie de la liste des pays sanctionnés ou du moins « pré-identifiés » à recevoir des sanctions (Andrés 2022). Dans une certaine mesure l’Europe bénéficie des méthodes de l’industrie. Selon l’ONG EJF (2025), certaines importations de produits de la mer en Europe proviennent des navires chinois.
En 2024 le Parlement européen a adopté une nouvelle directive interdisant l’importation de produits issus du travail forcé. Ces nouvelles règles ne concernent aucun pays officiellement, mais il est clair que la Chine figure parmi les pays qui seront les plus affectés. Ces règlements entreront en vigueur à partir de 2027 (Jones & Paula Soler 2024).
Certains qualifient ces règles comme étant insuffisantes. D’autres, tel que le directeur général de l’ONG EJF, soulignent que ces nouvelles règles auront un réel impact positif sur le sort des travailleurs (Jones & Paula Soler 2024).
Pour que certains produits soient interdits d’importation en Europe, la Commission européenne devra d’abord lancer une enquête, puis demander aux pays tiers de mener leurs propres inspections (Jones & Paula Soler 2024). Cela implique que l’interdiction de vente des produits de la mer issus du travail forcé dépendra à la fois de la volonté politique de la Commission et de la coopération des autorités chinoises. Or, la collaboration de Beijing est incertaine, voire impossible. La Chine tire profit de la pêche illégale issue du travail forcé. Il s’agit d’une méthode lucrative pour ses entreprises et stratégique sur le plan géopolitique. Qui plus est, à travers cette emprise sur les pêches mondiales, Beijing possède un levier important dans ses relations avec d’autres États.
À ce jour, la Commission européenne n’a toujours pas mis en place ou imposé des sanctions à la Chine face à ce sujet, alors qu’elle en a les outils. Est-ce qu’une simple mesure adoptée par le Parlement européen pourrait finalement motiver la Commission ? Rien n’est moins sûr.
Références
Andrés, Paula. 2023. « Pêche illicite : l’UE sanctionnera-t-elle enfin la Chine ? ». Euractiv, 26 janvier 2023.https://www.euractiv.fr/section/agriculture-alimentati on/news/peche-illicite-lue-sanctionnera-t-elle-enfin-la-chine/.
Assocle, Stephanas. 2023. « Océan Indien : la pêche illégale engendre 143 millions $ de pertes par an dans 5 pays africains ». Agence Ecofin, 8 mai 2023. https://www.agenceecofin.com/peche/0805-108092-ocean-indien-la- peche-illegale-engendre-143-millions-de-pertes-par-an-dans-5-pays- africains#:~:text=La%20p%C3%AAche%20ill%C3%A9gale%2C%20non%20d %C3%A9clar%C3%A9e,ouest%20de%20l’Oc%C3%A9an%20Indien.
Business Standard. 2025. The hidden war at sea: China’s illegal fishing explained | Environmental & geopolitical fallout. Business Standard, 38:44. https://www.y outube.com/watch?v=mKwWdG63HT4
Environmental Justice Foundation. 2024. « China is responsible for systemic human rights abuses and illegal fishing across the Southwest Indian Ocean: new investigation ». Environmental Justice Foundation. https://ejfoundation.org/n e ws-media/china-is-responsible-for-systemic-human-rights-abuses-and-illegal- fishing-across-the-southwest-indian-ocean-new-investigation.
Environmental Justice Foundation. 2025. « Communiqué de presse : La flotte thonière chinoise de l’océan Indien recourt au travail forcé de Nord-Coréens, selon une nouvelle enquête de l’EJF». Environmental Justice Foundation. http s://ejfoundation.org/news-media/communiqu%C3%A9-de-presse-la-flotte- thoni%C3%A8re-chinoise-de-loc%C3%A9an-indien-recourt-au-travail- forc%C3%A9-de-nord-cor%C3%A9ens-selon-une-nouvelle-enqu%C3%AAte- de-lejf?utm_source=chatgpt.com.
Jones, Mared Gwyn et Paula Soler. 2024. « L’UE va interdire les produits issus du travail forcé, une mesure qui vise principalement la Chine ». Euronews, 23 avril 2024. https://fr.euronews.com/my-europe/2024/04/23/lue-va-interdire-les- produits-issus-du-travail-force-une-mesure-qui-vise-principalement- la#:~:text=Bien%20qu’elle%20s’applique,l’%C3%89tat%20ont%20%C3%A9t %C3%A9%20rapport%C3%A9es.
Le Monde. 2023. « Comment la Chine est devenue la superpuissance mondiale de la pêche ». Le Monde, 20 octobre 2023. https://www.lemonde.fr/internation al/ video/2023/10/20/comment-la-chine-est-devenue-la-superpuissance-mondiale -de-la-peche_6195593_3210.html.
Organisation mondiale des Nations Unis pour l’alimentation et l’agriculture. 2022. « La Situation mondiale des pêches et de l’aquaculture 2022 ». Organisation mondiale des Nations Unis pour l’alimentation et l’agriculture https://openkno wledge.fao.org/server/api/core/bitstreams/00f1704f-b092-492c-84da 63c2a88 923e2/content/sofia/2022/fishingfleet.html#:~:text=SOURCE%3A%20FAO.,co mptait%201%20072%20000%20navires.
Organisation mondiale des Nations Unis pour l’alimentation et l’agriculture. 2025. « Un nouvel élan pour la lutte mondiale contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée ». Organisation mondiale des Nations Unis pour l’alimentation et l’agriculture. https://www.fao.org/newsroom/detail/boostfor- the-global-fight-againstillegalunreported-and-unregulated-fishing/fr#:~:text=Se lon%20la%20FAO%2C%20la%20Chine,mondial%20des%20captures%20en %202023.
Urbina, Ian. 2020. « La Chine transforme les mers ». Presse-toi à gauche!, 27 octobre 2020. https://www.pressegauche.org/La-Chine-transforme-les-mers.
Urbina, Ian. 2023. « A Fleet Prone to Captive Labor and Plunder ». The Outlaw Ocean Project https://www.theoutlawocean.com/investigations/china-the- superpower-of-seafood/a-fleet-prone-to-captive-labor-and-plunder/.

